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L'artisanat du bâtiment demande de le laisser travailler

Par Elodie Jossuain · Journaliste

·13 min de lecture·5404 vues
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Activité en recul, trésoreries exsangues, marges laminées et 17 066 emplois détruits en un an dans les entreprises du BTP de moins de 20 salariés : l'artisanat du bâtiment s'enfonce. Derrière les discours sur la rénovation énergétique, des milliers de TPE se battent simplement pour survivre. Avec son appel « Laissez-nous travailler ! », la CAPEB exige désormais des chantiers, de la stabilité et des décisions avant qu'il ne soit trop tard.

Il faudra cesser de parler de ralentissement. L'artisanat du bâtiment traverse une crise profonde, durable, qui détruit déjà des emplois, assèche les trésoreries et décourage l'embauche. Au troisième trimestre 2026, l'activité des entreprises artisanales du secteur recule encore de 1 % sur un an, après une baisse de 0,5 % au trimestre précédent. Le mouvement ralentit peut-être, mais il ne s'inverse pas. Après quatre années de recul, présenter cette moindre dégradation comme une amélioration relèverait de l'aveuglement.

Pour les dirigeants de TPE, un recul de 1 % n'est jamais une simple ligne dans une note de conjoncture. Il signifie des devis sans réponse, des chantiers différés, des véhicules et des machines que l'on ne remplace plus, des recrutements abandonnés et des rémunérations de dirigeants sacrifiées pour payer les salaires. Il signifie aussi des entreprises qui continuent à supporter leurs charges alors que les commandes, elles, ne sont plus garanties.

La crise frappe presque tous les métiers et tous les territoires

La construction neuve recule de 1 %. L'entretien-rénovation baisse également de 1 %. L'activité diminue dans toutes les régions, à l'exception de la Normandie, où elle parvient seulement à se stabiliser. La maçonnerie, la menuiserie-serrurerie et l'aménagement-décoration-plâtrerie perdent chacune 2 %. Ce n'est donc pas un accident circonscrit à un métier ou à un bassin économique, c'est une crise nationale de la demande.

La rénovation énergétique progresse certes de 1 %, pour la première fois depuis le premier trimestre 2024. Mais cette éclaircie ne saurait masquer le reste. Elle a surtout été portée par les travaux de climatisation et de ventilation réalisés pendant la canicule. Les entreprises de couverture-plomberie-chauffage enregistrent ainsi une hausse de 2,5 %, tandis que celles d'électricité progressent de 0,5 %. Cette embellie ponctuelle ne constitue pas encore une reprise solide, homogène et durable.

Le paradoxe devient insupportable. Les pouvoirs publics multiplient les discours sur la rénovation des logements, la transition énergétique et l'adaptation au changement climatique, tout en laissant s'affaiblir ceux qui doivent concrètement réaliser les travaux. On ne rénovera pas la France avec des artisans ruinés, des entreprises sans salariés et des dirigeants privés de visibilité.

Les carnets de commandes atteignent pourtant 82 jours de travail à la fin septembre, soit huit jours de plus qu'un an auparavant, et 79 jours dans les entreprises employant jusqu'à dix salariés. Mais les chefs d'entreprise restent pessimistes sur leur évolution. Cette contradiction n'est qu'apparente : disposer de quelques semaines de travail ne suffit pas à rassurer lorsque les marges disparaissent, que les règles changent continuellement et que personne ne sait ce que deviendra la demande dans six mois.

Des entreprises qui travaillent pour gagner toujours moins

La hausse des coûts étrangle les petites entreprises. Près de trois artisans interrogés sur quatre jugent important ou très important l'impact de l'augmentation des prix du pétrole et des matériaux. Pourtant, parmi ceux qui ont subi une hausse de leurs coûts, 45 % ne l'ont pas répercutée dans leurs tarifs et 26 % ne l'ont fait qu'à la marge.

Autrement dit, les artisans absorbent eux-mêmes une part considérable du choc. Ils rognent leurs marges pour conserver leurs clients, alors même que leurs propres factures continuent d'augmenter. Les coûts mesurés par l'indice BT50 ont progressé de 3,9 % sur un an au deuxième trimestre 2026, contre une hausse de 2,1 % des prix des travaux d'entretien-amélioration. L'écart est payé par l'entreprise, jamais par une abstraction statistique.

Au troisième trimestre, 28 % des entreprises déclarent une baisse de leurs marges, contre seulement 5 % une hausse. Le solde d'opinion tombe à -23 points. Ce chiffre doit être lu pour ce qu'il est. Des milliers d'entreprises travaillent davantage pour préserver moins de résultat, voire aucun. Elles ne constituent plus de réserves, ne peuvent plus investir et perdent progressivement leur capacité à encaisser le prochain choc.

Combien de temps un artisan peut-il continuer à avancer les matériaux, le carburant et les salaires, tout en faisant crédit à ses clients ? Combien de temps peut-il absorber la hausse des coûts sans augmenter ses prix, de peur de perdre ses chantiers ? A force d'exiger des TPE qu'elles amortissent toutes les crises, on finit par les transformer en variables d'ajustement gratuites.

La trésorerie vire au rouge

La situation financière est alarmante. Trente pour cent des entreprises constatent une détérioration de leur trésorerie, contre seulement 7 % une amélioration. Près d'une entreprise sur quatre, précisément 24 %, fait état d'un besoin de financement. Le montant moyen atteint 25 000 euros.

Pour une grande entreprise, 25 000 euros peuvent représenter une ligne comptable. Pour une TPE du bâtiment, cette somme peut décider du paiement des fournisseurs, du renouvellement d'un utilitaire ou de la survie de l'entreprise. Ce besoin de financement résulte d'abord de la baisse d'activité, citée par 50 % des entreprises concernées. Il est aussi alimenté par la hausse du carburant, mentionnée par 45 %, et par l'allongement des délais de paiement des clients, dénoncé par 37 %.

La situation devient absurde. Les petites entreprises financent les chantiers, supportent les retards de paiement et doivent ensuite s'endetter pour compenser la trésorerie qu'on leur confisque. Pendant ce temps, les discours officiels vantent leur résilience. La résilience n'est pas un modèle économique. Une entreprise ne paie ni ses salariés ni ses fournisseurs avec des encouragements.

Le niveau des défaillances confirme le danger. Au deuxième trimestre 2026, la construction a enregistré 3 626 défaillances d'entreprises. Le chiffre diminue légèrement de 1,8 % sur un an, mais il reste très supérieur aux 2 000 défaillances observées au deuxième trimestre 2022. Là encore, se satisfaire d'une baisse marginale reviendrait à ignorer le niveau auquel le compteur s'est installé.

Plus de 17 000 emplois rayés des petites entreprises

La crise n'est plus seulement visible dans les comptes. Elle frappe désormais directement l'emploi. Sur un an, les entreprises du BTP de moins de 20 salariés ont perdu 17 066 emplois, soit une baisse de 2,1 %. Parmi eux, environ 11 500 ont disparu dans les entreprises du bâtiment comptant jusqu'à dix salariés.

Ce sont des emplois enracinés dans les territoires, impossibles à délocaliser. Chaque poste détruit fragilise une famille, un bassin de vie et la transmission d'un savoir-faire. Dans le même temps, l'emploi intérimaire dans la construction recule de 5,1 %. Tous les voyants racontent donc la même histoire, celle d’entreprises réduisent la voilure parce qu'elles ne croient plus suffisamment à l'avenir.

Ce mouvement menace aussi l'apprentissage. Comment demander à un artisan d'accueillir un jeune, de consacrer du temps à sa formation et de lui transmettre son métier lorsqu'il ne sait pas s'il pourra encore financer son poste l'année suivante ? La France prétend réindustrialiser, rénover et transmettre, mais elle laisse se défaire l'un de ses premiers réseaux de formation pratique.

La CAPEB représente 526 100 entreprises artisanales, 541 000 salariés et 59 200 apprentis. Ces entreprises constituent 96 % du tissu du bâtiment et réalisent presque la moitié de son chiffre d'affaires. Les laisser s'affaiblir ne serait pas un dommage sectoriel limité. Ce serait un abandon organisé de l'économie de proximité.

« Laissez-nous travailler ! » : le cri de colère des artisans

Face à cette dégradation, la CAPEB a lancé la pétition « Laissez-nous travailler ! »  Au 27 octobre, elle avait déjà recueilli 8 600 signatures. Ce mouvement ne réclame ni privilège ni perfusion permanente. Il exprime une revendication élémentaire, retrouver des clients, signer des chantiers, embaucher et transmettre.

« Les artisans ne demandent pas à vivre sous perfusion d'aides. Ils veulent pouvoir vivre du fruit de leur travail, trouver des chantiers, embaucher et transmettre leurs savoir-faire », martèle Jean-Christophe Repon, président de la CAPEB. Il souligne que ces évidences sont remises en cause par quatre années de recul d'activité et refuse que l'on demande aux entreprises de réussir la transition énergétique tout en fragilisant leurs conditions de travail.

Les signataires dénoncent l'instabilité des aides, l'empilement des démarches, l'augmentation des charges et la réduction continue des marges. Ils redoutent aussi d'être relégués au rang de simples poseurs ou sous-traitants dans la rénovation énergétique. Cette crainte est légitime. L'artisan n'est pas une paire de bras au bout d'une chaîne de donneurs d'ordre. Il conseille le client, diagnostique le bâtiment, coordonne les travaux et en assume la qualité. L'écarter de cette relation, c'est affaiblir tout le parcours de rénovation.

La formule choisie par la CAPEB résume le fond du problème : « Des chantiers pour bâtir, pas des aides pour tenir. » Les entreprises ne veulent pas survivre de guichet en guichet. Elles veulent un marché qui fonctionne, des règles stables et une rémunération digne de leur travail.

Budget 2027 : le Gouvernement n'a plus le droit à l'erreur

Les arbitrages budgétaires pour 2027 peuvent relancer l'activité ou précipiter la crise. Réduire les déficits est nécessaire, mais sacrifier l'investissement des ménages et augmenter le coût du travail dans les TPE serait une faute économique. Une économie budgétaire obtenue au prix de faillites, de chômage et de logements non rénovés n'est pas une économie, c'est une dépense différée, aggravée et déplacée.

La CAPEB réclame une baisse temporaire de la TVA à 5,5 % sur les travaux de rénovation. Cette mesure soutiendrait immédiatement le pouvoir d'achat des ménages, ferait sortir des projets des tiroirs et combattrait le travail dissimulé. Elle demande également un parcours de rénovation énergétique par étapes, accessible financièrement et adapté aux besoins réels des particuliers. Tout le monde ne peut pas engager d'un coup une rénovation globale de plusieurs dizaines de milliers d'euros. Refuser cette réalité, c'est condamner les travaux à ne jamais commencer.

La confédération exige aussi que la prime de partage de la valeur, la participation, l'intéressement et l'abondement au plan d'épargne entreprise restent écartés du calcul de la réduction des cotisations patronales. Alourdir le coût du travail au moment même où les petites entreprises détruisent des emplois serait une provocation.

Elle demande enfin une filière de gestion des déchets du bâtiment réellement adaptée aux artisans, un financement privé plus favorable à la rénovation, un soutien à l'adaptation des logements au vieillissement et à l'installation de bornes de recharge dans les entreprises. Sur les pompes à chaleur comme sur les autres équipements, les artisans doivent conserver leur place auprès des clients au lieu d'être repoussés derrière de grandes plateformes et des intermédiaires qui captent la valeur.

Jean-Christophe Repon demande à être reçu par le Premier ministre afin de lui remettre les résultats de la pétition et de présenter directement les attentes du secteur. Cette rencontre ne devra pas être une séance de communication supplémentaire. Les chiffres sont connus. Les difficultés sont documentées. Les emplois sont déjà détruits. Le temps des diagnostics est terminé.

 

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