Depuis près d’un demi-siècle, la France vit à crédit. Déficits en série, dette qui explose, fiscalité toujours plus lourde : si un chef d’entreprise gérait sa boîte comme l’État gère ses comptes, il serait en liquidation depuis longtemps. Et pourtant, ceux qui donnent des leçons de gestion aux autres découvrent maintenant un nouvel alibi : l’« économie de guerre ».
50 ans de déficit permanent : n’importe quelle entreprise serait liquidée
Dans le monde des entreprises, il y a une règle simple :
On ne peut pas durablement dépenser plus que ce qu’on gagne.
La France, elle, a enregistré des déficits publics quasi ininterrompus depuis le milieu des années 1970. Résultat : une dette qui dépasse aujourd’hui les 3 300 milliards d’euros, soit autour de 114–116 % du PIB.
En 2024, le déficit public atteint encore 5,8 % du PIB. Pour 100 € dépensés par l’État et les administrations, près de 6 € sont empruntés.
Dans une entreprise privée, cela s’appelle « vivre au crochet de la banque » : à la première alerte sérieuse, le couperet tombe.
Dans la sphère politique, cela devient un « choix de société », une variable d’ajustement repoussée d’un quinquennat à l’autre.
Dépense publique record, impôts record : la double peine
La dépense publique française flirte avec 57 % du PIB, l’un des niveaux les plus élevés du monde développé, quand la moyenne de l’OCDE tourne autour de 43 %.
Pour financer ce modèle, la France détient aussi un autre record : taux de prélèvements obligatoires le plus élevé de l’OCDE, autour de 44 % du PIB, loin au-dessus de la moyenne (33,9 %).
Quand les comptes dérapent, le réflexe est toujours le même :
- on augmente les impôts,
- on crée de nouvelles taxes,
- mais on touche très peu à la structure de la dépense.
Si un dirigeant d’entreprise passait son temps à combler ses erreurs de gestion en augmentant les prix à ses clients, il finirait par les perdre. L’État, lui, ne perd jamais complètement les siens : les contribuables n’ont pas le choix du fournisseur.
Les impôts de production : taxer l’outil avant le résultat
Symbole d’une incompréhension profonde de l’économie réelle : les impôts de production.
CFE, CVAE, taxes diverses sur la masse salariale ou les surfaces… autant de prélèvements dus même quand l’entreprise ne fait pas de bénéfice.
Les travaux récents sur la fiscalité montrent que ces impôts représentent environ 4,4 % du PIB en France, soit le double de la moyenne de la zone euro (2,2 %).
Dans le langage du terrain, cela revient à :
- facturer plus cher la machine avant qu’elle ait produit quoi que ce soit,
- pénaliser l’investissement, l’emploi, la présence sur un territoire.
Et pendant qu’on peine à alléger ce fardeau, on ouvre un nouveau chapitre : celui de l’économie de guerre.
L’« économie de guerre » : un vieux concept ressorti des cartons
Depuis 2022, Emmanuel Macron parle à plusieurs reprises d’entrer dans une « économie de guerre », notamment devant les industriels de l’armement et lors de ses vœux aux armées.
Historiquement, l’économie de guerre signifie :
- mobilisation massive de la population,
- réorientation de l’appareil productif vers l’effort militaire,
- budgets d’armement explosifs, financés par la dette, l’inflation ou des impôts exceptionnels.
Les exemples des deux guerres mondiales montrent qu’une économie de guerre laisse des traces :
- endettement colossal,
- reconversions industrielles douloureuses,
- sacrifices imposés à la population et aux entreprises.
Aujourd’hui, on n’en est pas là en France : les dépenses militaires représentent un peu plus de 2 % du PIB, loin des niveaux atteints au XXᵉ siècle.
Mais le discours change : on parle de montée en puissance industrielle, de commandes pluriannuelles, et certains plaident déjà pour une dette européenne commune consacrée à la défense.
Question simple :
Quand on n’arrive déjà pas à financer l’existant sans creuser la dette, que devient la facture d’une « économie de guerre » ?
Service militaire volontaire, JDC militarisée, discours du CEMA : des signaux qui inquiètent
Dans ce contexte, plusieurs annonces récentes ont de quoi interroger.
- Le président de la République vient d’annoncer la création d’un service national militaire de 10 mois, sur la base du volontariat, à partir de l’été 2026, avec une montée en charge progressive jusqu’à 50 000 volontaires par an à l’horizon 2035.
- Parallèlement, la Journée défense et citoyenneté (JDC), obligatoire pour les jeunes de 16 à 25 ans, a été profondément remaniée pour devenir plus « immersive » et nettement plus militarisée (lever des couleurs, exercices, simulations de combat, promotion du métier militaire).
- Enfin, au Salon des maires de France, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a tenu un discours très direct, appelant les élus à préparer la population à d’éventuels conflits, en assumant l’idée qu’il faudra « accepter le risque de perdre des enfants » et de « souffrir économiquement ».
Pour beaucoup de citoyens, ces signaux ne sont pas rassurants.
Non pas parce qu’il serait illégitime de se préparer à un monde plus dangereux, mais parce que ces annonces arrivent dans un pays déjà exsangue sur le plan budgétaire, où les services publics sont sous tension et où les entreprises croulent sous les charges.
Quand la rhétorique guerrière sert de masque à l’impasse budgétaire
Des voix critiques, comme certains syndicats ou think tanks (comme strategie.org), alertent déjà : une économie de guerre ne consiste pas seulement à acheter des canons, mais à réorienter l’ensemble des priorités budgétaires au profit du militaire, avec des conséquences directes sur l’industrie civile, l’emploi, les conditions de travail et les services publics.
La vraie question est là :
- Va-t-on utiliser le prétexte de la menace extérieure pour justifier encore plus de dettes,
- ou pour resserrer la vis sur tout ce qui n’est pas considéré comme stratégique, en commençant par les petites entreprises et les ménages ?
L’histoire montre que les États ont souvent utilisé la logique de « guerre » pour imposer des efforts exceptionnels à leur population, parfois sans jamais revenir réellement en arrière une fois la crise passée.
Ce que les citoyens et les acteurs économiques sont en droit d’exiger
On ne nie pas la réalité des tensions internationales, ni la nécessité de disposer d’une défense solide. Mais avant d’embarquer tout un pays dans une « économie de guerre », il y a des questions de bon sens à poser :
- Quelle est la stratégie économique globale ?
On ne peut pas à la fois être surendetté, surtaxer le travail et la production, et ouvrir en même temps un chantier massif de réarmement sans dire clairement qui paiera la facture et comment. - Quelles garanties de transparence et d’efficacité ?
Chaque euro réorienté vers la défense ne doit pas être l’occasion d’ouvrir de nouvelles trappes à gaspillages, mais un choix assumé, mesuré, contrôlé. - Quelle place pour l’économie réelle ?
Avant de parler de mobilisation générale, il faudrait déjà cesser d’étouffer ceux qui créent la richesse : artisans, commerçants, indépendants, PME, monde productif dans son ensemble.
Sortir de la fuite en avant, retrouver le sens des réalités ?
Une chose est sûre :
- un demi-siècle de déficits,
- une dette publique à plus de 110 % du PIB,
- des impôts record au sein de l’OCDE,
- et maintenant un discours d’« économie de guerre »
ne constituent pas une stratégie économique, mais une fuite en avant.
Si ceux qui dirigent le pays étaient soumis aux mêmes règles que les dirigeants d’entreprises — comptes à l’équilibre, responsabilité personnelle, sanction rapide en cas de dérive — il y a longtemps qu’ils auraient perdu la main.
On peut débattre de tout : du niveau de la protection sociale, de la place de l’armée, des priorités de la Nation.
Mais ce débat ne peut pas se réduire à :
« On s’endette, on augmente les taxes, et si ça ne suffit pas, on invoque la guerre. »
Les citoyens, les contribuables et l’ensemble du tissu économique ont le droit d’exiger autre chose :
- des comptes publics lisibles,
- une fiscalité stable et compréhensible,
- et des décisions qui prennent enfin au sérieux l’économie réelle, celle qui ne dispose ni de la planche à billets, ni du parapluie de la dette perpétuelle.
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