Le pays qui entreprend est en train de craquer
Par Francois Colombier · Rédacteur en Chef

Derrière une hausse présentée comme « contenue », la France bat un nouveau record de défaillances. Au premier semestre 2026, 36 636 entreprises ont basculé dans une procédure collective et près de 24 000 ont été directement liquidées. Les TPE encaissent de plein fouet l’explosion des coûts, l’érosion de la consommation, la pression des créanciers et l’abandon progressif des pouvoirs publics. Sur le terrain, l’inquiétude cède désormais la place à la colère.
La hausse serait « relativement faible ». Voilà comment on tente désormais d’habiller un désastre économique. Au premier semestre 2026, 36 636 entreprises ont fait l’objet d’une procédure collective, soit 4,1 % de plus qu’un an auparavant et 36,8 % de plus qu’en 2019, selon les chiffres du rapport du Conseil national des Administrateurs Judiciaires et des Mandataires Judiciaires. Derrière ce pourcentage apparemment modéré se trouvent environ 1 500 entreprises supplémentaires tombées en seulement douze mois. Surtout, il s’agit d’un nouveau record historique. Le rythme ralentit peut-être, mais la chute continue.
Le chiffre le plus brutal est celui des liquidations judiciaires directes : 23 999 en six mois, contre seulement 787 sauvegardes et 11 850 redressements. Dans près de deux procédures sur trois, il ne s’agit donc plus d’aider une entreprise à traverser une mauvaise passe, mais de constater sa disparition immédiate. Les rideaux se baissent, les ateliers ferment, les carnets de commandes sont abandonnés et des années de travail personnel s’effondrent parfois en quelques semaines. Au total, 106 401 emplois sont menacés et les entreprises concernées représentent près de 14,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Pour les patrons de TPE, ces données ne sont pas des abstractions. Elles racontent des trésoreries épuisées, des factures qui s’accumulent, des marges laminées par l’énergie et les matières premières, des clients qui consomment moins et des banques qui se montrent prudentes précisément au moment où leur soutien serait indispensable. Elles racontent aussi des dirigeants qui continuent de payer leurs salariés avant de se rémunérer, qui reportent leurs investissements, puis leurs propres dépenses, avant de découvrir que tous ces sacrifices ne suffisent plus.
On voudrait faire croire à une normalisation après les perturbations du Covid et la fin du « quoi qu’il en coûte ». Mais la comparaison avec 2019 interdit ce récit rassurant. Aucun secteur significatif n’est revenu à son niveau de défaillances d’avant la crise sanitaire. La construction reste 40,9 % au-dessus de 2019, le commerce 43,3 %, l’industrie manufacturière 34,6 %, l’hébergement-restauration 56,2 % et les activités immobilières 77,9 %. Ce n’est plus un rattrapage statistique. C’est l’installation durable d’une économie de l’épuisement.
Même les secteurs présentés comme « stables » demeurent bloqués sur des niveaux historiquement élevés. Une légère baisse dans la construction ou un ralentissement dans la restauration ne constituent pas une reprise. Ce sont seulement des inflexions au sommet d’une crise. Quand le nombre de naufrages cesse momentanément d’accélérer, cela ne signifie pas que la mer est redevenue calme.
Le massacre silencieux des petites entreprises
Les TPE sont les premières exposées parce qu’elles disposent de moins de réserves, d’un accès plus difficile au financement et d’un pouvoir de négociation limité face aux fournisseurs, aux bailleurs, aux banques et aux grands donneurs d’ordre. Elles ne peuvent pas toujours répercuter la hausse de leurs charges sans perdre une clientèle elle-même étranglée par le recul du pouvoir d’achat. Elles encaissent donc le choc en silence, jusqu’au moment où la trésorerie cède.
La situation des microbrasseries illustre parfaitement ce piège. Au premier semestre 2026, 43 des 45 entreprises défaillantes de cette activité employaient moins de dix salariés. Le nombre moyen de défaillances n’était que de cinq au premier semestre entre 2018 et 2022. Il est monté à 32 en 2023, puis à 45 en 2026. Les petites structures ont subi l’augmentation du prix de l’orge et du verre, tout en affrontant l’arrivée croissante de grands groupes brassicoles sur le marché prétendument artisanal. Les indépendants supportent les coûts de la proximité et de la production locale, pendant que les acteurs puissants captent la demande grâce à leur force commerciale.
La viticulture est frappée avec la même violence. Avec 153 défaillances au premier semestre, le secteur enregistre une hausse de 13,3 % sur un an et de 255,8 % depuis 2019. La Gironde concentre à elle seule 72 ouvertures de procédures. Chute des exportations, baisse de la consommation, surproduction, effondrement du prix du vrac, aléas climatiques et maladies de la vigne se conjuguent. À cela s’ajoutent les inquiétudes liées à la concurrence internationale. Les exploitants ont travaillé, investi, modernisé et souvent emprunté pour répondre à des normes toujours plus exigeantes. Beaucoup découvrent aujourd’hui que les discours sur la souveraineté économique ne pèsent pas lourd face à la réalité des marchés.
L’ensemble de l’agriculture s’enfonce. Les défaillances augmentent de 10,9 %, avec des hausses de 38,3 % dans les activités de soutien aux cultures, de 37 % pour la culture céréalière et de 31,8 % dans l’élevage d’ovins et de caprins. Pour ces entrepreneurs, la crise ne tient pas à une mauvaise gestion individuelle. Elle résulte d’un empilement de chocs sanitaires, commerciaux, climatiques et réglementaires que les plus petites exploitations ne peuvent absorber indéfiniment.
Commerces, cafés et restaurants au bord de la rupture
Le commerce n’est pas épargné. Sa hausse globale de 2,1 % pourrait sembler limitée, mais les défaillances restent 43,3 % plus élevées qu’en 2019. L’alimentation générale progresse encore de 13,1 % et le commerce automobile de 13,5 %. Or ce sont précisément des activités qui irriguent les territoires, maintiennent des services de proximité et font vivre les centres-villes comme les zones rurales.
Dans l’hôtellerie-restauration, le ralentissement de la hausse ne doit tromper personne. Depuis le début de 2023, 11 899 entreprises de restauration traditionnelle et 3 824 débits de boissons sont entrés en défaillance. La restauration rapide compte 10 456 procédures sur la même période et affiche un niveau supérieur de 90,7 % à celui de 2019. Quant aux hôtels et hébergements similaires, ils subissent une accélération de 37 % au premier semestre 2026.
Ces patrons doivent affronter simultanément la hausse des coûts, la difficulté à recruter, le poids des remboursements, la baisse des dépenses discrétionnaires et des changements durables de consommation. On leur demande de maintenir la qualité, l’emploi et l’attractivité des territoires, tout en absorbant seuls chaque nouveau choc. Puis, lorsqu’ils tombent, leur disparition est réduite à une ligne dans un tableau statistique.
La contagion gagne désormais les services
La crise ne concerne plus seulement les secteurs traditionnellement fragiles. Elle se diffuse dans les services qui accompagnent le fonctionnement quotidien de l’économie. Les défaillances augmentent de 10,9 % dans les activités spécialisées, scientifiques et techniques, de 9,6 % dans les services administratifs et de soutien et de 15,8 % dans les autres activités de service. Depuis 2019, ces hausses atteignent respectivement 91,9 %, 69,3 % et 62,2 %.
Les transports de voyageurs par taxis enregistrent une progression de 27,2 %, le nettoyage courant des bâtiments de 30,3 % et les activités des sièges sociaux de 29,4 %. Quand les services aux entreprises commencent eux aussi à tomber massivement, c’est tout le tissu productif qui se fissure. Chaque fermeture fragilise des clients, des fournisseurs et des sous-traitants. La défaillance d’une TPE n’est jamais totalement isolée : elle se propage dans son écosystème local.
La construction offre un autre avertissement. Le recul global de 1,1 % masque une hausse de 30 % parmi les entreprises de plus de dix salariés. Les supports juridiques de programmes immobiliers connaissent, eux, une explosion de 144,3 %. Derrière la relative stabilité de façade se dessine donc une crise profonde du logement neuf et de la promotion. Les difficultés remontent toute la chaîne, jusqu’aux artisans et aux petites entreprises de travaux qui dépendent des chantiers, subissent les retards de paiement et disposent rarement de la trésorerie nécessaire pour supporter plusieurs mois d’incertitude.
Prévenir avant qu’il ne soit trop tard
L’étude rappelle l’existence du mandat ad hoc et de la conciliation, deux dispositifs confidentiels permettant de négocier avec les créanciers avant que les difficultés deviennent insurmontables. Encore faut-il que les dirigeants les connaissent, puissent être accompagnés et osent signaler leurs difficultés suffisamment tôt.
Dans les TPE, le patron est souvent à la fois commercial, gestionnaire, recruteur, responsable des achats et garant personnel des emprunts. Il n’a ni direction financière ni service juridique pour détecter les signaux d’alerte et préparer une négociation. Par peur du regard des autres, par attachement à son entreprise ou parce qu’il espère encore un redressement de l’activité, il attend. Lorsqu’il demande enfin de l’aide, la cessation des paiements est parfois trop proche et la liquidation devient l’issue dominante.
La prévention ne peut donc pas rester un mot prononcé dans les colloques. Elle doit devenir un véritable droit d’accès à l’accompagnement, avec des interlocuteurs identifiables, des démarches compréhensibles et une intervention avant l’assignation. Il faut également cesser de considérer chaque difficulté comme la preuve d’une faute individuelle du dirigeant. Quand les défaillances dépassent de 36,8 % leur niveau de 2019 et qu’aucun grand secteur n’est revenu à la normale, le problème est économique et politique avant d’être personnel.
La colère des patrons n’est plus contenue
Depuis des années, les patrons de TPE entendent qu’ils sont le cœur de l’économie. Dans les faits, ils ont trop souvent le sentiment d’en être la variable d’ajustement. On célèbre leur courage lorsqu’ils créent un emploi, mais on les laisse seuls lorsqu’un impayé, une hausse brutale des coûts ou un retournement de marché détruit leur trésorerie. On invoque la simplification tandis que les obligations s’empilent. On parle de compétitivité alors que leurs marges disparaissent. On promet de défendre la proximité tout en laissant mourir ceux qui la font vivre.
La colère monte parce que ces dirigeants ne réclament pas des privilèges. Ils demandent de pouvoir travailler, facturer, investir et vivre de leur activité. Ils demandent que les charges et les normes tiennent compte de la taille réelle des entreprises. Ils demandent que les délais de paiement soient effectivement sanctionnés, que le financement reste accessible avant l’urgence et que la prévention arrive avant le tribunal. Ils demandent, enfin, que la parole publique cesse de confondre ralentissement de la catastrophe et amélioration de la situation.
Derrière chacune des 36 636 procédures du premier semestre, il y a une histoire d’entreprise, souvent une histoire familiale, et presque toujours une somme considérable de travail et de renoncements. Près de 24 000 liquidations directes en six mois ne constituent pas un simple indicateur conjoncturel. Elles signalent que le socle entrepreneurial du pays est en train de se déliter.
À force de pressurer les plus petits, de relativiser leurs difficultés et de commenter leur disparition comme une statistique presque ordinaire, les pouvoirs publics prennent un risque majeur. Celui de voir les patrons de TPE passer du découragement à la révolte. Cette colère est déjà là. Elle ne demande plus à être entendue poliment : elle exige désormais des actes.
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