Auto-entrepreneurs : la promesse d’indépendance, la réalité des petits chiffres et la montée des emplois “ubérisés”
Par Clovis LEBEL

Le régime micro-entrepreneur (ex auto-entrepreneur) n’a jamais été aussi central dans l’économie française : il concentre une large part des créations d’entreprises. Mais derrière la facilité administrative, les réalités sont souvent moins “startup” que “survie” : chiffre d’affaires annuel modeste, pérennité faible, dépendance à un donneur d’ordre et, pour une fraction croissante, travail via plateformes où l’algorithme remplace la négociation.
Une France qui “crée”, surtout… des micro-entreprises
En 2024, la France enregistre 1 111 200 créations d’entreprises, un niveau record. À lui seul, le régime micro-entrepreneur représente 716 200 créations (en hausse sur un an) : c’est désormais la voie d’entrée la plus fréquente dans l’activité indépendante.
Ce boom n’est pas neutre sectoriellement. Les créations rebondissent fortement dans les transports et l’entreposage (+25 % en 2024), un signal cohérent avec l’expansion de l’économie de plateformes (livraison, VTC, logistique du dernier kilomètre).
Problème : “créé” ne signifie pas “installé”. Le régime attire par sa simplicité, mais il concentre aussi une part importante d’activités fragiles, intermittentes ou de complément, et parfois des formes de travail très proches du salariat… sans les protections qui vont avec.
Le chiffre qui pique : un CA Annuel moyen de 12 400 €… qui ne dit pas le revenu net réel
Sur une cohorte suivie par l’Insee (micro-entrepreneurs immatriculés au 1er semestre 2018 et encore actifs fin 2023), le chiffre d’affaires moyen en 2023 s’établit à 20 000 €, et le médian autour de 12 348 €. Autrement dit : la moitié des micro-entrepreneurs se situe entre environ 3 000 € et 28 000 € de CA annuel.
Mais l’essentiel est ailleurs : le CA n’est pas le revenu. L’Insee estime, en moyenne, un ratio revenu d’activité / CA d’environ 53 % (selon les abattements), soit un revenu annuel proche de 10 000 €, équivalent à environ 60 % du SMIC net annuel.
Cette mécanique explique une grande partie des difficultés rapportées “sur le terrain” : on peut travailler beaucoup, facturer légalement… et rester coincé dans un revenu trop faible pour sécuriser logement, famille, véhicule, santé, retraite.
Une pérennité faible : on entre vite, on sort vite
L’Insee documente aussi une réalité moins commentée : la rotation. Sur cette génération 2018, 28 % des micro-entrepreneurs sont encore actifs sous ce régime cinq ans après.
La dynamique est donc double :
1 - un flux d’entrées massif (créations record),
2 - un flux de sorties tout aussi massif (cessations, radiations, ... ).
Les chiffres URSSAF (via Stat’ur, fin juin 2025) illustrent cette “turbulence” : 3,186 millions d’auto-entrepreneurs administrativement actifs, avec 758 000 immatriculations sur 12 mois… et 554 000 radiations.
Soit un résultat de 73% de fermetures et 27% de survivants sur les 12 derniers mois.
L’“ubérisation” : quand l’indépendance devient une dépendance organisée
Le débat n’est pas de juger le statut micro-entrepreneur : il a permis à des centaines de milliers de personnes de facturer, tester une activité, compléter un revenu. Le sujet, c’est l’évolution d’une partie du marché vers un modèle où l’indépendant :
• dépend d’un intermédiaire (plateforme) ou d’un donneur d’ordre unique,
• a une latitude limitée sur le prix, le rythme, l’accès aux missions.
L’Insee observe qu’en moyenne entre 2021 et 2023, 12 % des indépendants sont économiquement dépendants d’un seul partenaire. Et parmi eux, 51 % déclarent être contraints dans la fixation de leurs prix (contre 30 % pour les indépendants dominés mais non dépendants).
Ce point est décisif : la difficulté n’est pas seulement “gagner plus”, c’est pouvoir négocier. Quand le prix est imposé (ou fortement encadré), l’ajustement se fait ailleurs : plus d’heures, plus de courses, plus de fatigue, plus d’usure du matériel… pour compenser un revenu qui ne suit pas.
Plateformes : près de 600 000 personnes concernées, et des conditions qui se tendent
Selon une étude de la Dares (publication fin 2024), en 2023 2 % des personnes en emploi sont des indépendants qui accèdent à leur clientèle via une ou plusieurs plateformes numériques, soit un peu moins de 600 000 personnes.
Et quand on regarde la livraison, les indicateurs publics disponibles racontent une histoire simple : pression sur les revenus. L’ARPE, dans son analyse 2021-2024, met en évidence une baisse du revenu horaire en course (corrigé de l’inflation) allant jusqu’à -34,2 % (Uber Eats), -22,7 % (Deliveroo) ou -26,6 % (Stuart) selon les plateformes.
La conséquence est connue des travailleurs concernés : pour maintenir un niveau de revenu, il faut souvent enchaîner davantage, accepter des plages moins rentables, et absorber des coûts (vélo/scooter/auto, entretien, assurance, téléphone, data, etc.) qui, eux, ne baissent pas.
Les difficultés “invisibles” qui font la différence entre CA et vie réelle
Au-delà des statistiques, les micro-entrepreneurs décrivent des difficultés très concrètes, rarement intégrées dans les comparaisons simplistes :
- Temps non facturé : prospection, devis, relances, administratif, déplacements, attente.
- Coûts incompressibles : équipement, carburant/énergie, entretien, assurances, commissions, logiciels, frais bancaires.
- Trésorerie : retards de paiement, saisonnalité, variation brutale de la demande.
- Isolement : pas d’équipe, pas de relais, charge mentale élevée.
- Risque de dépendance : un seul gros client (ou une plateforme) = capacité de négociation réduite, comme le confirme l’Insee sur la dépendance économique. (Insee)
Dans ce cadre, la frontière entre “entrepreneuriat” et “emploi ubérisé” devient floue : ce n’est plus l’intention (“je veux être libre”) qui compte, mais le pouvoir réel de choisir ses clients, ses prix et ses conditions.
Ce qu’il faut retenir (et regarder en face)
- Le micro-entrepreneuriat est devenu massif : record de créations, et rôle structurant dans l’emploi.
- Le CA annuel typique reste modeste (médiane ~12 348 € sur la cohorte observée), et le revenu l’est encore plus avec près de 26% du CA prélevé par les cotisations obligatoires.
- La pérennité est faible : une grande partie des micro-entreprises ne s’installe pas durablement.
- La montée du travail via plateformes et la dépendance économique posent une question simple : combien d’“indépendants” peuvent réellement négocier leurs conditions...
En réalité, le sujet est moins “pour ou contre” le statut que la lucidité : si le micro-entrepreneur devient la variable d’ajustement de l’économie, alors le pays fabrique mécaniquement une armée d’actifs exposés à des revenus bas, à la volatilité de la demande et à des rapports de force défavorables.
Sources (liens)
Insee — Les créations d’entreprises en 2024 (1 111 200 créations ; 716 200 micro-entrepreneurs ; +25 % transports/entreposage) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8345726
Insee — Micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 : moins de trois sur dix encore actifs cinq ans après (CA moyen/médian, ratio revenu/CA, pérennité) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8634000
Insee — Dépendance économique des indépendants (2021-2023) (12 % dépendants ; 51 % contraints sur les prix) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8376593
Dares — Les travailleurs de plateforme : quels profils et quelles conditions de travail ? (2 % ; ~600 000 en 2023) : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/les-travailleurs-de-plateforme-quels-profils-et-quelles-conditions-de-travail
ARPE — Revenus et temps de travail : Analyse de l’activité des livreurs (2021–2024) : https://www.arpe.gouv.fr/wp-content/uploads/2025/04/Bilan_Secteur_livraison_indicateur_2024_VF.pdf
Stat’ur / CMA France (données Urssaf) — Les auto-entrepreneurs fin juin 2025 (3,186 M actifs administratifs ; immatriculations/radiations) : https://infoartisanat.artisanat.fr/index.php?id=40275&lvl=notice_display
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