France « sur-administrée » : quand ceux qui produisent se heurtent au millefeuille
Par Jean-François Ferrando · Directeur Publication

En France, dès qu’un métier se transforme, l'Etat et se simplifie a pris l’habitude d’ajouter une couche de procédures plutôt que d’en supprimer une. Résultat : ceux qui produisent ont le sentiment de financer un système qui « gère » toujours plus, sans se simplifier. Le monde agricole le montre de façon brutale : en 2019, il n’y a plus qu’environ 400 000 agriculteurs exploitants, soit quatre fois moins qu’au début des années 1980. Et pourtant, côté administration, l’ordre de grandeur budgétaire bouge peu : une question écrite au Sénat indique que les effectifs du ministère chargé de l’Agriculture passent de 31 682 en 1982 à 31 202 en 2002, tandis que le MASA rémunère 29 612 agents fin 2023. La question n’est pas « fonctionnaires contre entrepreneurs » ; La vraie question est celle du ratio, du millefeuille et de l’efficacité. Beaucoup en parlent, mais peu le font
Il y a une phrase que l’on entend partout, de l’atelier au cabinet libéral, du chantier au commerce de centre-ville : « Je passe plus de temps à justifier mon travail qu’à le faire ».
Et ce n’est pas qu’un ressenti. C’est souvent le symptôme d’un modèle devenu trop complexe : des normes qui s’empilent, des déclarations qui se multiplient, des dispositifs qui se chevauchent. Et, au bout de la chaîne, une réalité : les petites structures payent en temps, en stress et en honoraires ce que les grandes absorbent avec un service d'experts dédiés.
Le sujet est inflammable, parce qu’il mélange efficacité de l’action publique, place de l’État, attentes des citoyens, et qualité des services.
Le but n’est pas de désigner des boucs émissaires : les agents publics font tourner l’école, l’hôpital, la sécurité, les services essentiels.
Mais on peut poser une question simple et factuelle : le système s’est-il simplifié au rythme des transformations économiques ?
L’agriculture : quatre fois moins d’exploitants, et une administration qui ne diminue pas
Le monde agricole concentre toutes les contradictions : modernisation accélérée, pression concurrentielle, dépendance aux aléas, et, en parallèle, densité de règles et de contrôles parmi les plus élevées. Sur quarante ans, le choc démographique est massif : une publication qui synthétise des résultats Insee indique qu’en 2019 il y a « environ 400 000 » agriculteurs exploitants, soit « quatre fois moins » qu’au début des années 1980.
Côté administration, un ordre de grandeur est disponible via une question écrite au Sénat : les « effectifs budgétaires » du ministère chargé de l’Agriculture passent de 31 682 en 1982 à 31 202 en 2002. Autrement dit : pendant que la base productive se contracte fortement, évolue technologiquement, la effectifs fonctionnaires restent, quasi inchangés ...
On peut objecter, à juste titre, que ces effectifs couvrent des missions qui dépassent l’« appui aux exploitants » : enseignement agricole, politiques sanitaires, contrôle, réglementation, gestion de programmes, etc. Justement : c’est là que le débat devient concret. Les chiffres clés du Rapport social unique du ministère de l’Agriculture (MASA) montrent qu’au 31 décembre 2023, le ministère « rémunère 29 612 agents » et que près des deux tiers (62,1 %) exercent dans des établissements d’enseignement. mais pour former qui? vu qu'ils sont 4 fois moins nombreux "nos agricoles" et qu'ils utilisent massivement les nouvelles technologies pour plus d'efficacité.
Conclusion "provisoire" : le sujet n’est pas « trop de contrôleurs » ou « trop de bureaux », mais un ratio global qui s’est déformé et une impression de complexité qui ne diminue pas. Quand une profession passe de masse à minorité, garder une architecture de règles, de guichets et d’instances conçue pour une autre époque produit un effet mécanique : plus de charges de conformité, plus de technocratie par personne. Hé oui il faut justifier un travail ...
Au niveau national : combien d’agents publics, combien d’actifs ?
Au 31 décembre 2023, la fonction publique compte 5,80 millions d’agents.
Le même ordre de grandeur est repris par la statistique officielle sur l’emploi public.
En face, selon l’Insee, fin 2023, 30,4 millions de personnes sont en emploi en France.
Rapporté en proportion, on est autour d’un agent public pour un peu plus de quatre personnes en emploi privé (tous statuts confondus : salariés et non-salariés).
Ratio: 1 fonctionnaire pour 4,2 salariés du public
Ce ratio identifie une structure, pas une performance. Mais il explique pourquoi les entrepreneurs ressentent fortement l’écart : quand la pression fiscale et parafiscale augmente, ou quand une formalité supplémentaire apparaît, l’addition se concentre sur un nombre relativement restreint d’acteurs économiques, notamment les TPE à qui on demande de faire le travail de l'Etat (exemple la collecte de la TVA; et le dernier cas le Prélèvement A la Source).
Là où ça a le plus grossi : collectivités et hôpital
Sur vingt-cinq ans, l’augmentation des effectifs n’est pas uniforme.
Une note de FIPECO (à partir de séries longues) indique qu’entre 1997 et 2023 : les effectifs de la fonction publique d’État augmentent de 7 %, ceux de la territoriale de 46 %, et ceux de l’hospitalière de 39 %.
Traduction terrain pour une petite entreprise : plus d’interlocuteurs, plus de niveaux de décisions, plus de procédures locales, plus d’exigences documentaires.
Le « millefeuille » n’est pas qu’une image : c’est souvent une démultiplication d’étapes.
Hôpital : le débat « non soignants » doit rester sérieux
Le procès en « trop d’administratifs » à l’hôpital revient régulièrement. Il faut manier les chiffres avec prudence : les fonctions support (logistique, informatique, achats, facturation, RH) sont indispensables pour que les soignants se concentrent sur les patients.
Mais on dispose de repères objectifs.
D’après la DREES, la part du personnel 100% administratif dans les effectifs salariés hospitaliers est de 11,3 % fin 2023 et reste globalement stable sur la décennie. C'est sans oublier que les soignants ont également des missions administratives de plus en plus lourdes. D'où la position de la Cour des comptes qui indique que les hôpitaux publics comptent 29 % de personnels non soignants en 2023, et invite à « repenser les fonctions support » pour qu’elles soient utiles aux soignants, et moins lourdes pour eux.
L’État « hors ministères » : les opérateurs et structures satellites
Un autre phénomène pèse sur la perception de complexité : le recours à des structures extérieures à l’administration centrale pour exercer des missions de service public (agences, opérateurs, établissements, DSP).
Un rapport public thématique de la Cour des comptes sur les effectifs de l’État (1980-2008) met en avant ce mouvement et rappelle que les dépenses de personnel et de pensions de l’État ont plus que doublé en euros constants entre 1980 et 2008.
Pour un dirigeant de TPE, ce n’est pas un débat théorique : chaque nouvelle structure vient avec ses formulaires, ses critères, ses audits, ses plateformes, ses justificatifs et sa masse salariale. Ce que l’administration gagne parfois en spécialisation, l’entreprise le perd en temps de navigation.
Ce que ça change pour une TPE ou un indépendant (et comment reprendre la main)
La sur-administration se mesure rarement en euros sur une facture unique. Elle se mesure en micro coûts : une heure par-ci, un aller-retour par-là, un justificatif oublié, un retard de paiement, une réunion « de mise en conformité ».
Voici une Checklist « anti paperasse » (pragmatique)
- Cartographier vos obligations récurrentes (social, fiscal, santé sécurité, données, assurances) et les mettre au calendrier.
- Standardiser vos preuves : un dossier unique (cloud) avec pièces à jour (KBIS, attestations, polices, DUERP, etc.).
- Chiffrer le temps admin (heures/mois) : c’est votre base pour arbitrer externalisation vs internalisation.
- Exiger l’écrit et les délais : quand une procédure change, demandez la référence et la date d’application.
- Négocier les coûts indirects dans vos prix : répercuter une partie du temps de conformité dans vos tarifs.
Et politiquement ?
La demande des entrepreneurs tient en trois principes simples :
1) supprimer des doublons,
2) stabiliser et simplifier les règles,
3) mesurer l’impact réel sur les petites structures.
Le débat public devrait se déplacer : moins de slogans, plus d’indicateurs d’efficacité.
Une norme nouvelle ? Pourquoi pas si elle se justifie; mais quelle norme supprime-t-on à la place, et quel temps de conformité économise-t-on pour une TPE ?
Conclusion
Le monde agricole illustre une France qui a parfois du mal à « dégonfler » sa complexité quand la réalité économique change.
Ce n’est pas une accusation contre les agents : c’est un appel à l’organisation.
Quand les entrepreneurs réclament de l’air, ils ne demandent pas l’absence de règles. Ils demandent des règles lisibles, stables, et un État qui consacre son énergie à ce qui protège vraiment : la santé, la sécurité, la loyauté des marchés, la prévention des abus, mais certainement pas la multiplication de justificatifs.
Sources et références (consultables en ligne)
1. Sénat - Question écrite n°02153 : « Nombre d'agriculteurs et effectif du ministère » (publiée 2002, réponse 2003) : https://www.senat.fr/questions/base/2002/qSEQ020902153.html
2. MASA - Rapport social unique, chiffres clés 2023 (Déc. 2024) : https://agriculture.gouv.fr/telecharger/146804
3. Vie-publique - « Exploitants agricoles : quatre fois moins nombreux qu'en 1982 » (3 nov. 2020) : https://www.vie-publique.fr/en-bref/276916-quatre-fois-moins-dexploitants-agricoles-en-40-ans
4. Insee - « Les agriculteurs : de moins en moins nombreux... » (23 oct. 2020) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4806717
5. Fonction publique (DGAFP) - « Évolution des effectifs de la fonction publique en 2023 » (PDF, juil. 2025) : https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/publications/stats-rapides/Evolution-des-effectifs-de-la-fonction-publique-en-2023.pdf
6. Insee - « Le marché du travail en 2023 : l’emploi a ralenti... » (22 juil. 2024) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7767113
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