TPE Mag
Banner Header

Entrepreneuriat féminin : les chiffres progressent, le système bloque encore

Par Elodie Jossuain · Journaliste

·18 min de lecture·14894 vues
Partager

31,1 % des créations d’entreprises en 2025 sont portées par des femmes. C’est un progrès. Mais derrière ce chiffre, les dirigeantes de TPE affrontent toujours les mêmes murs : accès au financement, marges faibles, retards de paiement, surcharge administrative et environnement économique instable. Le vrai sujet n’est plus de célébrer leur présence. Il est de savoir pourquoi la France continue de compliquer la vie de celles qui entreprennent.

Le 8 mars adore les chiffres qui rassurent. Ils tiennent en une infographie, s’impriment bien sur un communiqué, circulent vite sur les réseaux et donnent à peu de frais une impression de modernité économique. Cette année, le baromètre 2025 publié par Infogreffe et FCE France annonce que les femmes représentent 31,1 % des immatriculations, soit 231 053 entreprises créées, en hausse de 12,7 % sur un an.
L’âge moyen des créatrices s’établit à 40,1 ans, contre 41 ans l’année précédente. Le communiqué insiste sur une dynamique “installée, structurée et diversifiée”.
Les femmes sont majoritaires dans plusieurs secteurs de services, fortement présentes dans l’ESS et les entreprises à mission, et particulièrement visibles dans plusieurs territoires ultramarins. C’est réel. C’est positif. Mais ce n’est pas toute l’histoire.

Premier point que le storytelling officiel passe un peu vite : 31,1 %, cela signifie aussi que près de 7 créations sur 10 restent masculines. Et le baromètre lui-même rappelle que sa méthodologie a évolué en 2025, avec un périmètre désormais élargi aux DROM, ce qui rend les comparaisons avec les éditions précédentes délicates.
En clair : oui, la progression existe, mais elle doit être lue avec prudence. On ne peut pas, d’un côté, célébrer une hausse, et de l’autre, oublier que le thermomètre a changé.

Le problème commence même avant l’immatriculation. Les chiffres publics montrent que la chaîne entrepreneuriale reste encore plus masculine que les discours ne le laissent entendre. Le ministère de l’Économie rappelait en 2024 que 28 % des femmes se déclarent porteuses d’un projet, ex-dirigeantes ou en intention de créer/reprendre une entreprise, contre 37 % des hommes. Autrement dit, l’écart n’apparaît pas seulement au moment du dépôt du dossier : il naît en amont, dans la projection, dans la confiance, dans le passage à l’acte, dans l’accès aux réseaux, dans le rapport au risque et au financement.
La vraie question n’est donc pas seulement “combien de femmes créent ?”, mais “pourquoi, en 2026, le système produit-il encore moins de passage à l’acte entrepreneurial chez les femmes que chez les hommes ?”

Le chiffre des 40 ans comme une simple caractéristique démographique ?

En réalité, il raconte un basculement. On n’entreprend pas à 40 ans dans les mêmes conditions qu’à 25. À cet âge, beaucoup de femmes arrivent avec un bagage professionnel solide, mais aussi avec ce que le marché du travail français continue de produire : carrières hachées, promotion ralentie, temps partiel subi ou accepté faute de mieux, arbitrages familiaux plus fréquents, écarts de rémunération persistants.
En 2024, selon la Dares, 26,8 % des femmes salariées travaillaient à temps partiel, contre moins d’un homme sur dix. L’Insee relève de son côté qu’en 2024, dans le privé, les femmes perçoivent encore 21,8 % de revenu salarial en moins en moyenne, et 14,0 % de moins à volume de travail équivalent.
Dans ces conditions, entreprendre à 40 ans est souvent moins un caprice de liberté qu’une stratégie de reprise en main.

C’est là qu’il faut cesser de raconter des histoires gentilles. L’entrepreneuriat féminin ne pousse pas seulement grâce à l’audace ; il pousse aussi sur les angles morts du salariat. Il prospère parfois là où les entreprises ont mal intégré les femmes dans leurs filières de promotion, là où les emplois restent plus précaires, là où le plafond de verre a juste assez serré pour transformer la frustration en projet. Il faut évidemment saluer cette énergie. Mais on aurait tort d’y voir un système vertueux. Quand des milliers de femmes créent parce qu’elles ne trouvent pas, ou plus, un cadre de progression satisfaisant dans l’emploi salarié, ce n’est pas seulement une victoire entrepreneuriale. C’est aussi un diagnostic sévère sur notre marché du travail.

Le baromètre Infogreffe confirme d’ailleurs une autre constante : les femmes créent d’abord dans les secteurs où elles sont déjà les plus présentes. Elles représentent 59,3 % des créations dans les autres activités de services, 54,6 % dans la santé humaine et l’action sociale, 51,9 % dans l’administration publique. La part grimpe aussi fortement dans certains univers de proximité, tandis que l’industrie manufacturière approche la parité à 49,3 %. De son côté, l’Insee rappelait encore récemment qu’en 2022 les femmes représentaient 40 % des créateurs d’entreprise, mais seulement 25 % des créateurs de société, avec une concentration très nette dans les activités de services et de santé.
Ce biais sectoriel n’a rien d’anecdotique : il signifie que beaucoup de créatrices s’installent dans des activités à utilité sociale forte, mais souvent à rentabilité plus contrainte, à faible intensité capitalistique ou dépendantes du pouvoir d’achat local.

On célèbre les créatrices, mais on les laisse massivement entreprendre dans les segments les plus exposés au moindre choc. Les services de proximité, l’accompagnement, les soins, l’enseignement, l’aide à la personne, la beauté, les activités relationnelles ou éducatives sont indispensables à la vie économique réelle ; ce sont pourtant aussi des univers où les marges sont souvent serrées, où le prix est tiré vers le bas, où la concurrence est dense, où l’informel ou le low cost bousculent les acteurs structurés. L’Insee note par ailleurs que parmi les non-salariés, plusieurs des secteurs les moins rémunérateurs sont précisément des secteurs de services personnels, d’enseignement, d’arts et d’activités récréatives. Il y a donc un paradoxe français : on vante l’entrepreneuriat féminin, mais on le laisse prospérer là où la rémunération et la robustesse économique sont les moins confortables.

Les territoires ultramarins offrent un autre angle mort du débat.

Le baromètre souligne que la part des créations féminines atteint 42,3 % à Mayotte, 40,2 % en Martinique, 38,6 % à Saint-Martin et Saint-Barthélemy, 37,6 % en Guadeloupe et 36,3 % en Guyane. Présentés vite, ces chiffres ressemblent à un podium. Regardés de plus près, ils racontent aussi autre chose : dans plusieurs DOM, les écarts d’emploi entre les femmes et les hommes restent importants, et les taux d’emploi féminins sont plus faibles qu’en métropole. L’Insee rappelait ainsi fin 2024 que, de 2021 à 2023, l’écart de taux d’emploi atteignait 13 points à Mayotte et 10 points en Guyane. Dans ces contextes, créer une entreprise peut être un levier d’émancipation, mais aussi une réponse à l’étroitesse du marché de l’emploi. Là encore, la statistique flatteuse peut masquer une contrainte structurelle.

Le communiqué Infogreffe veut rassurer sur l’exposition au risque.

Il indique que les entrepreneures représentent 27,1 % des sociétés radiées, 23,3 % des procédures collectives, 16,9 % des injonctions de payer, 14,8 % des inscriptions de privilèges du Trésor et 15,9 % de celles de la Sécurité sociale, en expliquant que ces niveaux restent cohérents avec leur poids dans les créations et qu’aucun signal ne met en évidence une vulnérabilité spécifique. Le raisonnement est statistiquement recevable. Mais politiquement, il ne doit pas servir d’anesthésiant. Car le vrai sujet n’est pas seulement de savoir si les femmes font “aussi bien” ou “aussi mal” que le reste du tissu entrepreneurial ; le vrai sujet est de constater que tout le tissu entrepreneurial des TPE reste soumis à une pression chronique.

La Banque de France indique qu’à fin décembre 2025, le nombre de défaillances d’entreprises atteignait 68 564 en cumul sur douze mois, à un niveau globalement stable, mais élevé. Autrement dit, la France ne traverse pas une hécatombe nouvelle (encore que! voir notre article sur le sujet); elle s’est installée dans une zone de fragilité haute. Pour une TPE, cela signifie une vigilance permanente sur la trésorerie, l’activité, les charges et les encaissements. Et cette fragilité générale frappe de plein fouet les entrepreneures qui se lancent dans des secteurs déjà plus délicats en termes de marge et de financement initial.

Ajoutez à cela les retards de paiement, poison structurel bien connu des petites structures. La DGCCRF indiquait en septembre 2025 avoir relevé un taux d’anomalie de 39,7 % parmi les entreprises contrôlées sur les délais de paiement. Le Médiateur des entreprises rappelait de son côté que les retards de paiement s’étaient dégradés fin 2024, approchant 14 jours de retard, pour un coût estimé de 15 milliards d’euros pour les TPE-PME. Dans la sphère publique, les choses sont plus contrastées : l’État améliore ses délais, mais certains établissements publics de santé restent très au-delà du délai réglementaire, avec des moyennes particulièrement mauvaises outre-mer. Pour une grande structure, c’est un irritant. Pour une TPE, c’est une menace de trésorerie. Pour une entrepreneure seule, c’est parfois la différence entre une fin de mois tendue et un décrochage bancaire.

Et puis il y a le financement. Sujet sensible, souvent noyé dans les discours de bonne volonté. Les dispositifs existent, heureusement. Le ministère de l’Économie met en avant la Garantie ÉGALITÉ femmes, opérée par France Active, pour faciliter l’accès au crédit bancaire. France Active précise que cette garantie peut couvrir jusqu’à 80 % d’un prêt bancaire, dans la limite de 50 000 euros. C’est utile. C’est concret. Mais le simple fait qu’un tel outil soit nécessaire rappelle l’existence du problème. On ne crée pas une garantie spécifique quand le marché fonctionne parfaitement tout seul. Et lorsque Bpifrance Création relaie l’étude de la Fédération bancaire française en expliquant que le stock et le flux de TPE-PME clientes dirigées par des femmes tournent autour d’un tiers, relativement stable, cela ne suffit pas à clore le débat : être présentes dans le portefeuille bancaire n’est pas la même chose qu’obtenir les mêmes montants, les mêmes conditions, la même prise de risque perçue, ni le même accompagnement.

La puissance publique aime beaucoup l’accompagnement. Concours, mentorat, trophées, réseaux, semaines de sensibilisation, mise en avant de rôles modèles : tout cela a sa place, et personne de sérieux ne le conteste. Mais à force de privilégier l’inspiration, on oublie parfois l’infrastructure. Une entrepreneure de TPE n’a pas seulement besoin qu’on lui dise qu’elle peut réussir. Elle a besoin d’un cadre qui cesse de l’épuiser. Elle a besoin d’un crédit de trésorerie obtenu vite quand la saison est mauvaise. Elle a besoin de délais de paiement respectés. Elle a besoin d’une comptabilité supportable. Elle a besoin de règles stables. Elle a besoin d’une protection sociale qui ne transforme pas chaque interruption de travail en risque économique personnel. Elle a besoin, enfin, qu’on arrête de traiter la très petite entreprise comme une petite grande entreprise, sommée d’absorber les mêmes injonctions avec dix fois moins de moyens.

L’enjeu n’est plus de “visibiliser” l’entrepreneuriat féminin. Il est de le sécuriser.

Première urgence : simplifier réellement les obligations pesant sur les structures de moins de dix salariés. Pas à coups de brochures, mais en supprimant des doublons, des formalités inutiles, des couches réglementaires dont les grandes entreprises amortissent le coût mais que les petites paient cash, en temps, en argent et en énergie. Deuxième urgence : renforcer les garanties publiques de financement et les rendre plus lisibles, plus rapides, plus automatiques. Troisième urgence : durcir l’exécution des délais de paiement et accélérer le recouvrement des créances commerciales non contestées. Quatrième urgence : mieux couvrir les périodes de maternité, d’arrêt ou de baisse d’activité subie pour les indépendantes et dirigeantes. Cinquième urgence : orienter davantage d’entrepreneures vers les secteurs à plus forte valeur, à meilleure marge, à plus grand potentiel de montée en gamme.

Car au fond, le problème français est là. Nous savons encourager. Nous savons communiquer. Nous savons publier des baromètres. Ce que nous faisons moins bien, c’est transformer l’essai. Tant que les femmes continueront d’entreprendre surtout dans les zones économiquement les plus contraintes, tant que la TPE restera une structure exposée à la moindre secousse, tant que la trésorerie tiendra plus souvent du funambulisme que de la gestion normale, l’entrepreneuriat féminin restera un exploit individuel davantage qu’une politique économique pleinement assumée.

Alors oui, il faut saluer ces 231 053 créations. Oui, il faut regarder avec intérêt une génération de dirigeantes d’environ 40 ans, présentes dans tous les territoires, dans l’ESS, dans les entreprises à mission, dans les services, dans l’industrie, dans la proximité comme dans l’impact. Oui, il faut le dire : les femmes entreprennent, prennent leur place et imposent leur légitimité. Mais il faut dire l’autre moitié de la vérité : elles le font encore dans un pays qui complique trop la vie des petites entreprises, qui traite la paperasse comme une politique publique, et qui confond trop souvent soutien à l’entrepreneuriat et communication sur l’entrepreneuriat.


Le 8 mars ne devrait pas seulement servir à compter les femmes qui créent. Il devrait obliger à regarder pourquoi celles qui créent doivent encore être plus solides, plus prudentes, plus endurantes que le système ne l’exige des autres. À TPE MAG, nous n’avons aucun mal à célébrer les entrepreneures. Mais nous refusons de maquiller leur réalité. Le vrai progrès commencera quand une femme qui crée une TPE en France n’aura plus besoin d’être héroïque pour simplement être viable.

Commentaires

Connectez-vous pour participer à la discussion.

Se connecter

Pas encore inscrit ? Créer un compte

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir !

Articles similaires