TPE Mag
Banner Header

Ces milliards qui s’envolent en fumée

Par Francois Colombier · Rédacteur en Chef

·11 min de lecture·10947 vues
Partager

Plus de 2 500 magasins touchés, 1 161 pillés, saccagés ou incendiés, des centaines de commerces toujours fermés et une facture qui pourrait atteindre 1,1 milliard d'euros: les violences des 17 et 18 octobre ont frappé un secteur déjà épuisé. Les aides annoncées par le Gouvernement sont indispensables, mais elles ne remplaceront jamais la sécurité, les clients et le chiffre d'affaires perdu.

Il aura suffi d'un week-end pour ravager des années de travail. Les 17 et 18 octobre, des milliers de commerçants ont vu leurs vitrines voler en éclats, leurs stocks disparaître et leurs locaux être saccagés ou incendiés. Derrière chaque devanture éventrée, il y a pourtant un dirigeant de TPE qui a investi ses économies, donné sa caution personnelle, payé ses salariés et tenu son entreprise à bout de bras. Ce sont ces femmes et ces hommes que l'on condamne aujourd'hui à remplir des dossiers d'assurance pour obtenir le droit de reconstruire ce que la puissance publique n'a pas su protéger.

Le dernier bilan communiqué par CCI France fait état de 2 488 commerces touchés le 17 octobre, auxquels s'ajoutent 50 établissements lors des violences du 24 octobre. Parmi eux, 1 161 ont été fortement dégradés, c'est-à-dire pillés, saccagés ou incendiés. Marseille et sa métropole comptent à elles seules 527 commerces concernés, dont 331 sinistrés et 128 intégralement pillés. Dans la zone Lyon-Saint-Etienne-Roanne, 307 établissements ont été dégradés. Ces chiffres, déjà accablants, restent tributaires des remontées du terrain et ne disent pas tout des pertes subies par les magasins qui n'ont pas été physiquement attaqués, mais ont dû fermer ou ont été désertés par leurs clients.

Un milliard d'euros envolé en quelques heures

La Fondation IFRAP estime à 1,1 milliard d'euros la facture totale dans son hypothèse haute, qu'elle retient désormais comme scénario de référence. Il s'agit encore d'une estimation, non d'un bilan définitif. Elle comprendrait environ 910 millions d'euros de dommages matériels, dont 666 millions pour les seuls commerces, ainsi que 190 millions de pertes d'exploitation. L'IFRAP estime que les assureurs pourraient absorber environ 804 millions d'euros, laissant près de 300 millions à la charge des commerçants, des ménages, des collectivités et de l'Etat.

En un seul week-end, les dommages matériels seraient ainsi comparables à ceux des onze nuits d'émeutes de 2023. Et encore cette facture ne mesure-t-elle qu'imparfaitement le coût humain, la clientèle perdue, les commandes annulées, la marchandise de Noël déjà payée puis volée, ni les journées passées à attendre un expert ou à négocier avec une banque.

L'assurance ne constitue d'ailleurs pas la baguette magique que certains voudraient présenter. Les contrats multirisques professionnels couvrent généralement les émeutes et mouvements populaires, mais les franchises subsistent, le vol de stock peut être plafonné et les pertes d'exploitation ne sont indemnisées que lorsqu'une garantie adaptée a été souscrite. Quant au commerçant qui baisse préventivement son rideau pour protéger ses salariés et éviter le pillage, il risque de ne percevoir aucune compensation. On lui reprocherait presque d'avoir été prudent.

On est en train de tuer le commerce de proximité

Alain Di Crescenzo, président de CCI France, ne cache plus son inquiétude : « On a des commerçants qui sont fatigués, qui sont dépités, et on est en train de tuer le commerce de proximité. » Lors du samedi 24 octobre, l'activité des commerces de centre-ville aurait chuté d'environ 80 %, de nombreux dirigeants ayant fermé par prudence. Or, rappelle-t-il, novembre et décembre représentent près de 40 % du chiffre d'affaires annuel du commerce de proximité. Selon son estimation, chaque week-end perturbé peut emporter environ 2 % du chiffre d'affaires annuel.

La saison décisive commence donc avec des rideaux baissés, des vitrines murées et des consommateurs qui évitent les centres-villes, comme en témoigne les fréquentes annulations hôtelières constatées à Paris. Qui peut sérieusement imaginer qu'une TPE compensera en janvier un samedi de novembre perdu ? Le loyer, les échéances bancaires, les salaires, l'énergie et les cotisations ne disparaissent pas parce que la rue devient impraticable.

Le président de CCI France demande une pause dans les manifestations jusqu'aux fêtes, quitte à imposer des changements de parcours ou des interdictions. Sa formule résume l'absurdité de la situation : « Il est inimaginable qu'un commerçant répare son magasin pour être cassé la semaine d'après. » Le droit de manifester ne peut pas devenir le droit de sacrifier, semaine après semaine, les mêmes entrepreneurs. Garantir la liberté d'expression suppose précisément de garantir en même temps la liberté de travailler et la protection des biens.

Des dirigeants au bord de la rupture

Le bilan n'est pas seulement comptable. Il est psychologique. Après les gilets jaunes, la crise sanitaire, l'inflation, l'effondrement de la consommation et les émeutes de 2023, certains dirigeants n'ont plus de réserve financière ni morale. Alain Di Crescenzo a lancé une alerte d'une gravité exceptionnelle : « Nous avons des commerçants à tendance suicidaire et qui sont en train de craquer, y compris sur l'autodéfense. Je comprends le désarroi, je vois que certains on envie d’en découdre, mais ce n’est pas à vous de faire ça  » Plusieurs CCI, en collaboration avec l’APESE,  ont intégré une prise en charge psychologique à leurs cellules de crise.

Cette détresse doit être prise au sérieux. Les commerçants ne doivent évidemment pas se faire justice eux-mêmes. Mais il faut entendre ce que révèle la tentation de l'autodéfense, qui traduit le sentiment d'abandon de professionnels qui ne croient plus que leurs locaux, leurs salariés et leur outil de travail seront protégés.

Combien de fois leur demandera-t-on encore de faire preuve de résilience ? La résilience est devenue le mot commode d'une société qui exige des entrepreneurs qu'ils encaissent tout, les crises, les charges, les fermetures, les pillages et finalement la peur. Un dirigeant de TPE n'est pas un amortisseur social gratuit.

Les aides annoncées sont nécessaires, mais elles ne suffiront pas

Le Gouvernement a annoncé un dispositif exceptionnel d'activité partielle. Pour les entreprises de moins de 250 salariés, l'Etat doit assurer un zéro reste à charge sur l'indemnisation des salariés empêchés de travailler. Les cotisations patronales des trois prochains mois pourront être reportées jusqu'à douze mois. Les commerçants directement touchés pourront également solliciter un étalement de leurs charges fiscales sans frais ni majoration, tandis que la DGFiP promet d'accélérer les remboursements de crédits d'impôt.

Bpifrance a par ailleurs ouvert le Prêt Solidarité Commerce, un prêt à taux zéro compris entre 5 000 et 50 000 euros, d'une durée de trois ans avec douze mois de différé d'amortissement. Il est destiné aux entreprises du commerce effectivement sinistrées, créées depuis plus d'un an et capables de fournir au moins douze mois de documents comptables. Aucune sûreté ne doit être prise sur les actifs de l'entreprise ou le patrimoine du dirigeant.

Les CMA peuvent accorder une aide d'urgence allant jusqu'à 1 500 euros. Un fonds spécifique est également annoncé pour les entreprises de moins de 50 salariés ayant subi des dommages importants et une perte d'activité. Son aide forfaitaire doit être calculée en pourcentage du chiffre d'affaires, dans la limite de plafonds encore à préciser. France Assureurs a accepté de porter le délai de déclaration à 30 jours, de verser des acomptes immédiats et de financer la mise en sécurité des locaux. Les conseillers départementaux aux entreprises en difficulté sont mobilisés, avec un numéro national non surtaxé, le 0 806 807 807. Les artisans peuvent également joindre leur CMA au 3006.

Ces mesures doivent être appliquées vite, sans transformer chaque victime en suspect ni chaque aide en parcours du combattant. Mais il faut aussi appeler les choses par leur nom: un report de cotisations reste une dette et un prêt, même à taux zéro, reste un prêt. Faire emprunter un commerçant pour réparer les conséquences d'un pillage n'est pas l'indemniser. C'est lui demander de financer une seconde fois son outil de travail.

Protéger d'abord, réparer intégralement ensuite

Les commerçants ont besoin d'argent, bien sûr, mais ils réclament d'abord ce qui devrait aller de soi. La sécurité, le retour au calme, des clients dans les rues et des réponses immédiates des banques et des assureurs. Une vitrine remplacée ne ramène pas automatiquement la fréquentation. Un centre-ville aux trois quarts barricadé ne donne envie à personne de venir acheter, dîner ou réserver une chambre d'hôtel.

La priorité doit donc être double. Les pouvoirs publics doivent garantir que les prochains rassemblements ne se transformeront pas en nouvelle opération de destruction, puis indemniser réellement les pertes, y compris celles des entreprises contraintes de fermer sans avoir été directement vandalisées. Il faut des acomptes immédiats, des expertises rapides et un fonds de soutien opérationnel, doté à la hauteur du choc.

Ces dirigeants ne demandent pas un privilège. Ils demandent le droit d'ouvrir leur commerce sans craindre de tout perdre avant la fermeture. Après avoir payé les impôts, les cotisations et le prix de crises successives, ils sont en droit d'attendre que l'Etat remplisse sa première mission, protéger les personnes, les biens et la liberté de travailler. Faute de quoi, derrière les vitrines brisées d'aujourd'hui, ce sont les centres-villes morts de demain qui se dessinent.

 

Commentaires

Connectez-vous pour participer à la discussion.

Se connecter

Pas encore inscrit ? Créer un compte

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir !

Articles similaires