Grandes surfaces, petites marges : l’étau se resserre sur les TPE-PME agroalimentaires
Par Alfred DAVIZE · Journaliste

Sous couvert de “protéger les agriculteurs”, la loi d’urgence agricole empile des rustines et laisse les petites entreprises agroalimentaires se faire laminer à la table des négociations. Clauses floues, calendrier bancal, déréférencement déguisé, la grande distribution garde la main. À ce rythme, on importera demain ce qu’on sait produire aujourd’hui.
Les patrons des TPE-PME de l’agroalimentaire n’ont pas besoin de slogans. Ils ont des factures, des lignes de production, des saisonnalités et des matières premières dont le coût a pris l’ascenseur. Et, face à eux, des centrales d’achat capables d’écraser des marges au centime près.
Et la loi d’urgence agricole n’a pas changé grand-chose. Certes, elle porte la clause de révision automatique des prix des matières premières agricoles dans les CGV, non négociable. Une vieille revendication enfin actée. Sur le papier, c’est du bon sens car quand le blé, le lait ou l’huile flambent, le prix suit. Dans la vraie vie, on verra vite fleurir les “disputes” sur les indices, les bases, les périodicités. Une clause automatique sans métrique incontestable, c’est un pistolet à eau dans une fusillade tarifaire. Le dispositif Descrozaille est prolongé si la date butoir passe sans accord. C’est utile pour éviter la prise d’otage de dernière minute. Mais quand l’horloge sert d’arme, avancer ou prolonger ne change pas le rapport de force, ça ne fait que déplacer le ring. L’interdiction des déréférencements abusifs pourrait être très bien perçu. Sauf qu’entre “abusif” et “stratégique”, il y a un boulevard juridique. Un déréférencement temporaire, une baisse de linéaire, une promo “oubliée” seront autant de vis sans fin pour faire plier une PME dont 30% du CA tient à deux clients.
Des tensions quotidiennes
L’expérimentation d’un tunnel avec un plancher indexé sur le coût de production agriculteur est, en principe, salutaire car payer sous les coûts, c’est tuer l’amont. Mais sans indicateur de coût robuste, public et opposable, le tunnel devient une décoration murale. On oublie aussi la réalité de la surproduction ponctuelle, des coproduits à débouchés multiples, des marchés export volatils. Une règle sans soupape finit par exploser. Les interprofessions auraient dû être placées au centre du dispositif, alors que là, elles sont convoquées en note de bas de page.
Dans les ateliers, la tension de trésorerie est quotidienne. Les coûts d’entrée en rayon et pénalités logistiques pèsent proportionnellement plus sur les TPE-PME que sur les géants. La dépendance à quelques acheteurs écrase la capacité à refuser des “conditions exceptionnelles” qui n’ont d’exceptionnel que le nom. L’innovation, censée créer de la valeur, sert trop souvent de prétexte à des “référencements tests” sous-payés, pendant que les copies MDD trustent les volumes.
Tout cela ne se corrige pas avec trois articles bien intentionnés et une deadline avancée. Il faut un cadre qui rééquilibre réellement la négociation, en prenant en compte la transparence des indices, l’automaticité vraiment opposable,des sanctions qui mordent, et surtout une différenciation claire des règles selon la taille et l’exposition des fournisseurs.
Une souveraineté bradée
On prétend défendre la souveraineté alimentaire en figeant des prix agricoles, tout en laissant l’aval industriel se faire rogner jusqu’à l’os. Or la souveraineté, ce n’est pas seulement produire du lait et des céréales, c’est transformer, conditionner, innover, et livrer partout en France, toute l’année. Quand une petite entreprise jette l’éponge, on ne perd pas qu’une marque locale, on perd un atelier, des savoir-faire, des emplois non délocalisables, un client régulier pour les agriculteurs voisins. Le vide ne reste jamais vide. Il se remplit d’importations, souvent moins-disantes en normes sociales et environnementales. Voilà le vrai risque : substituer une dépendance prix court terme à une dépendance stratégique long terme.
Sans transformateurs solides, les agriculteurs n’ont plus de débouchés, et les consommateurs n’ont plus de choix. Les petits patrons ne réclament pas des subventions éternelles ni des passe-droits. Ils demandent que la loi empêche qu’un match inégal soit joué avec un arbitre indulgent pour le plus gros. La loi d’urgence agricole a entrouvert la porte, mais pour l’instant, c’est surtout un courant d’air. Il est temps de passer du symbolique au systémique. Sinon, la souveraineté alimentaire finira au rayon des promotions.
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