La France ne peut plus laisser ses innovations aux laboratoires
Par Alfred DAVIZE · Journaliste

Neuf dirigeants sur dix jugent nécessaire de rapprocher la recherche publique des entreprises, mais à peine un quart d'entre elles ont déjà franchi le pas. Méconnaissance, complexité administrative et manque d'interlocuteurs freinent la transformation des découvertes en innovations. Pourtant, ces collaborations sont aussi accessibles aux TPE, qui peuvent y trouver des expertises et des moyens technologiques adaptés à leurs besoins.
La France dispose d'une recherche publique reconnue, de laboratoires performants et de chercheurs capables de répondre aux grandes transformations industrielles, sanitaires, numériques et environnementales. Pourtant, une part importante de ce potentiel reste insuffisamment exploitée par les entreprises.
Le Sondage OpinionWay pour Unys met en lumière un paradoxe préoccupant. Alors que 91 % des dirigeants interrogés estiment nécessaire de renforcer les liens entre la recherche et les entreprises pour améliorer la compétitivité française, seules 24 % des entreprises ont déjà travaillé avec un organisme public de recherche, comme une université ou le CNRS.
Entre l'intérêt affiché et le passage à l'action, l'écart est considérable. Il révèle l'une des fragilités du système français d'innovation : sa difficulté à transformer les connaissances scientifiques en solutions concrètes, puis à les diffuser dans l'économie.
Un retard qui pénalise la compétitivité française
Le manque de coopération entre les laboratoires et les entreprises ne concerne pas seulement les acteurs directement impliqués. Il affaiblit plus largement la capacité de la France à développer, industrialiser et commercialiser ses innovations.
Selon l'enquête, 86 % des Français estiment que cette coopération insuffisante pénalise le pays dans au moins un secteur stratégique. La santé est citée par près d'une personne sur deux. Les grands enjeux de société, comme la géopolitique, les inégalités ou la démocratie, sont mentionnés par 32 % des répondants, tandis que 29 % désignent les transitions écologique et énergétique.
Dans tous ces domaines, le temps joue contre la France. Une découverte scientifique qui ne rencontre pas d'entreprise risque de rester au stade de la publication ou du prototype. De son côté, une entreprise qui ne sait pas accéder aux compétences académiques peut renoncer à un projet, acquérir une technologie étrangère ou se faire devancer par un concurrent.
La France finance ainsi une recherche de haut niveau, mais peine encore trop souvent à organiser son passage vers le marché. Ce retard devient particulièrement préoccupant dans un contexte de concurrence internationale intense, où la maîtrise des technologies conditionne à la fois la compétitivité, l'emploi et la souveraineté.
Une recherche encore mal connue des entreprises
La recherche publique reste difficile à appréhender pour une partie des dirigeants. Seule une entreprise sur deux comprend réellement ce qu'elle peut lui apporter. Parmi celles qui n'ont jamais travaillé avec un organisme de recherche, 57 % peinent à percevoir concrètement les bénéfices d'un partenariat.
Cette distance s'explique d'abord par un manque d'information. Plus de la moitié des dirigeants, soit 53 %, déclarent ne pas connaître suffisamment les travaux menés par les chercheurs ni les possibilités de collaboration.
Beaucoup de chefs d'entreprise ignorent à quel laboratoire s'adresser, quel type de partenariat choisir ou quel budget prévoir. Ils peuvent également hésiter devant les questions de confidentialité, de propriété intellectuelle et de partage des résultats. La recherche publique leur apparaît alors comme un univers complexe, éloigné du langage, des contraintes et du rythme de l'entreprise.
Le problème n'est donc pas un désintérêt général. Il tient surtout au manque de visibilité des compétences disponibles et à l'absence d'un parcours simple permettant de passer d'un besoin industriel ou commercial à une collaboration scientifique.
Des démarches administratives qui découragent les entreprises
La complexité administrative constitue un autre obstacle majeur. Elle est citée par 52 % des dirigeants parmi les raisons qui rendent difficile la collaboration avec la recherche publique.
Les conventions, les demandes de financement, les règles de propriété intellectuelle, les délais de validation et la recherche du bon interlocuteur peuvent décourager les entreprises avant même le lancement du projet. Cette difficulté est particulièrement forte pour les petites structures, qui ne disposent ni d'un service juridique important ni d'une équipe spécialisée dans l'innovation.
Les attentes des dirigeants sont claires. Ils sont 69 % à demander une simplification des démarches administratives. Plus de la moitié souhaitent également une meilleure information sur les formes de collaboration et des aides financières plus simples à mobiliser.
La question de l'accompagnement est tout aussi importante. Une grande partie des dirigeants souhaitent pouvoir s'adresser à un interlocuteur unique, capable de comprendre leur besoin et de les orienter vers les chercheurs compétents. Ils demandent également davantage d'occasions de rencontre avec le monde académique.
L'enjeu n'est pas de supprimer les protections nécessaires, notamment en matière de confidentialité ou de propriété intellectuelle. Il est de proportionner les procédures à la taille et au risque réel de chaque projet. Une prestation technique ponctuelle ne devrait pas exiger le même parcours administratif qu'un programme de recherche de plusieurs années.
Les TPE ont, elles aussi, intérêt à se rapprocher des laboratoires
La collaboration scientifique est encore trop souvent associée à de grands programmes industriels nécessitant des investissements considérables. Cette représentation peut éloigner les TPE, qui pensent ne pas disposer des moyens financiers, humains ou techniques nécessaires pour travailler avec un laboratoire.
Pourtant, ces partenariats ne sont pas réservés aux grands groupes. Ils peuvent commencer par un besoin très précis et par une intervention limitée dans le temps. Plus d'un dirigeant sur deux se montre intéressé par une prestation ponctuelle prenant la forme d'un test, d'une analyse, d'une expertise ciblée ou d'une étude technique.
Une TPE peut ainsi demander à un laboratoire d'évaluer un matériau, de vérifier la faisabilité d'un produit, d'améliorer un procédé de fabrication ou d'analyser une défaillance. Elle peut également accéder à un équipement coûteux qu'elle ne pourrait pas acquérir seule, obtenir un avis scientifique indépendant ou mobiliser une compétence spécialisée en intelligence artificielle, en cybersécurité, en santé, en agronomie ou dans le domaine de l'énergie.
Près de trois dirigeants sur dix se déclarent intéressés par l'accès à des équipements de pointe, tandis que 27 % envisageraient de mener un projet de recherche commun avec un laboratoire. Ces résultats montrent que les besoins existent, y compris en dehors des grandes entreprises.
Pour une TPE, la première collaboration n'a donc pas besoin de prendre la forme d'un vaste programme. Elle peut commencer par une mission courte, encadrée et proportionnée à ses moyens. Cette première expérience permet de résoudre un problème immédiat, de vérifier l'intérêt du partenariat et, si les résultats sont convaincants, d'envisager ensuite un projet plus ambitieux.
La proximité territoriale peut faciliter la rencontre
Les petites entreprises ont rarement le temps d'explorer seules le paysage de la recherche française. Elles ont besoin d'une porte d'entrée clairement identifiée, capable de traduire leur problématique en question scientifique et de trouver l'équipe adaptée.
C'est l'ambition d'initiatives comme Unys, qui réunit en Lorraine plusieurs acteurs de la recherche publique et de l'innovation, parmi lesquels l'Université de Lorraine, le CNRS, le CHRU de Nancy, l'INRAE, Inria, AgroParisTech, Georgia Tech Europe, l'Incubateur Lorrain, UL Propuls et la SATT Sayens.
Ce type de guichet territorial peut rendre la recherche plus accessible. L'entreprise n'a plus à connaître l'organisation interne des établissements ni à identifier seule le laboratoire compétent. Elle peut présenter son besoin à un interlocuteur chargé de l'aider à préciser sa demande, à choisir le bon format de collaboration et à mobiliser les partenaires nécessaires.
Cette proximité est particulièrement importante pour les TPE. Elle facilite la confiance, réduit le temps consacré aux démarches et permet de mieux prendre en compte les contraintes opérationnelles des dirigeants.
Passer des dispositifs aux résultats
La France ne manque ni d'établissements de recherche, ni de structures de transfert, ni de mécanismes de financement. Elle souffre davantage d'un manque de lisibilité et de fluidité entre ces différents acteurs.
Pour combler son retard, elle doit créer des portes d'entrée clairement identifiées, notamment à l'échelle régionale. Les entreprises doivent pouvoir exposer leur besoin sans connaître au préalable le bon laboratoire ou le dispositif administratif adapté.
Les collaborations doivent également être proposées sous des formats gradués, depuis l'expertise de quelques jours jusqu'au programme de recherche pluriannuel. Les contrats pourraient être davantage standardisés, les validations accélérées et les règles de confidentialité ou de propriété intellectuelle clarifiées dès le début des échanges.
La simplification des aides financières est tout aussi indispensable. Les dispositifs doivent être compréhensibles et leurs délais compatibles avec le rythme des entreprises. Ils doivent notamment tenir compte des contraintes des TPE, pour lesquelles quelques mois d'attente peuvent suffire à compromettre un projet.
Enfin, la réussite de ces politiques ne devrait pas être évaluée au nombre de dispositifs créés ou de rencontres organisées. Elle devrait être mesurée à partir des résultats obtenus : produits mis sur le marché, procédés améliorés, brevets exploités, emplois créés, gains de productivité et nouvelles activités développées.
Transformer la connaissance en avantage économique
Une coopération plus étroite entre les entreprises et la recherche publique permettrait d'accélérer l'innovation, d'améliorer les produits et les procédés, de renforcer la souveraineté technologique et de mieux répondre aux défis sanitaires, sociaux et environnementaux.
L'enjeu est également culturel. Les chercheurs doivent pouvoir mieux comprendre les besoins, les délais et les contraintes des entreprises. Les dirigeants doivent, de leur côté, considérer les laboratoires non comme un univers inaccessible, mais comme des partenaires capables de résoudre des problèmes concrets.
Les résultats du Sondage OpinionWay pour Unys montrent que l'adhésion au principe existe déjà. Ce qui manque encore, c'est une organisation suffisamment simple, visible et rapide pour transformer cette volonté en projets.
Dans une compétition mondiale fondée sur la maîtrise technologique, chaque innovation qui reste au laboratoire représente une occasion manquée. Rapprocher la recherche publique de toutes les entreprises, y compris les TPE, n'est plus seulement une politique de soutien à l'innovation. C'est une condition de la compétitivité, de l'indépendance et de la prospérité futures de la France.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir !
Articles similaires

Grands groupes et startups : la France doit transformer l'essai
Les entreprises françaises multiplient les collaborations avec les startups, mais trop peu d'expérimentations passent à l'échelle. À l'heure où l'intelligence artificielle accélère la compétition mondiale, la France doit simplifier ses processus, alléger les contraintes et faire de l'innovation un véritable levier industriel.
21 septembre 2026


Connectez-vous pour participer à la discussion.
Se connecterPas encore inscrit ? Créer un compte