Carburants : à la pompe, les Français ne paient pas la guerre. Ils paient des années d'incompétence, et l'État encaisse
Par Jean-François Ferrando · Directeur Publication

Pendant que vous souffrez à la pompe, l'État encaisse silencieusement 2 milliards supplémentaires, sans avoir rien décidé, sans avoir rien fait. Et il refuse d'activer les outils juridiques pour vous protéger. Erreur ou stratégie?
Le gouvernement veut vous faire croire que c'est la faute au Moyen-Orient. C'est commode. C'est aussi partiellement faux.
Oui, les tensions géopolitiques ont secoué les marchés. Personne ne le nie. Mais voilà ce que l'exécutif lui-même reconnaît dans la foulée : il n'y a aucun risque immédiat de rupture d'approvisionnement. Ni en France, ni en Europe. Les stocks sont élevés. Le robinet ne va pas se fermer demain matin. Alors posez-vous la seule question qui vaille : si les prix s'envolent de 15 à 20 centimes sur le gazole en une semaine sans pénurie, c'est quoi le problème ? Le problème, c'est le système lui-même. Ce système que l'État et Bruxelles ont construit, entretenu, et refusé de réformer depuis des années.
Des stratégies plein les tiroirs, zéro résultat dans les réservoirs
Ne dites pas qu'on ne savait pas. La programmation énergétique française de février 2026, soit il y a quelques semaines, écrit noir sur blanc que réduire la consommation d'énergie est indispensable pour améliorer notre indépendance. L'Union européenne impose depuis des années à ses membres de maintenir des stocks d'urgence, d'anticiper les risques, de prévoir des procédures de crise. Les textes existent. Les rapports existent. Les discours existent.
Ce qui n'existe pas, c'est le résultat. Entre les intentions affichées et la réalité vécue par le plombier qui remplit son camion, le boulanger qui chauffe son fournil, la coiffeuse qui fait 40 kilomètres pour aller travailler, il y a un gouffre. Et ce gouffre, ce sont aussi les patrons de TPE qui le comblent, litre après litre.
Une dépendance réorganisée, pas supprimée
Bruxelles s'est félicitée de s'être affranchie du gaz russe après 2022. La réalité est moins flatteuse : en 2024, la production intérieure européenne ne couvrait que 10 % des besoins en gaz de l'UE. Le GNL - le gaz naturel liquéfié importé par bateau - représentait 45 % des importations totales en 2025. Et qui fournit ce GNL ? Les États-Unis à près de 60 %, la Russie toujours en deuxième position, le Qatar dans le peloton de tête. On a remplacé un fournisseur unique par plusieurs. On a déplacé la dépendance, on ne l'a pas supprimée. Et la cerise : la Commission européenne n'a proposé une sortie progressive des importations russes qu'en juin 2025, pour une extinction totale fin 2027 seulement. Trois ans après l'invasion de l'Ukraine. Trois ans de tergiversations.
Appeler ça une souveraineté énergétique retrouvée, c'est se moquer du monde.
Bercy surveille. Et pendant ce temps, Bercy encaisse.
Face à la flambée, qu'est-ce que l'État propose concrètement aux Français ? Le site prix-carburants.gouv.fr. Pour "faire jouer la concurrence" et trouver la station la moins chère à deux kilomètres. Merci, c'est utile pour comparer. Ça ne protège personne.
Mais voici ce que personne ne dit à voix haute : pendant que vous souffrez à la pompe, l'État encaisse. Mécaniquement. Silencieusement. La TVA à 20 % s'applique sur le prix du carburant — y compris sur la hausse. Ces 20 centimes de plus sur le gazole ? L'État en récupère 4 en TVA, sans rien décider, sans rien faire. Sur 60 litres, c'est 2,40 € supplémentaires qui partent à Bercy à chaque plein. Multipliez par les dizaines de millions de pleins réalisés chaque semaine en France - on parle de plusieurs centaines de millions d'euros de recettes fiscales supplémentaires générées par cette seule flambée. À titre de référence : baisser la fiscalité carburant d'un seul centime coûte 500 millions d'euros à l'État. La hausse actuelle lui en rapporte donc le quadruple - et il ne bouge pas.
Le ministère de l'Économie a bien demandé à la DGCCRF de vérifier que les hausses restent "proportionnées" aux cours du brut. Un contrôle moral, a posteriori, sans dents. Pendant ce temps, le droit français prévoit pourtant, à l'article L.410-2 du Code de commerce, la possibilité pour l'État de prendre des mesures temporaires contre des hausses excessives en situation de crise manifeste. L'outil existe. Il n'est pas utilisé. Ce n'est pas de l'impuissance - c'est un choix politique. Qu'il soit assumé au moins.
Les grands groupes gèrent. Les TPE subissent. L'État prospère.
Pour une multinationale, la volatilité des prix de l'énergie, ça se couvre, ça s'absorbe dans des lignes budgétaires dédiées. Pour le maçon indépendant, la gérante de pressing, le livreur à son compte - il n'y a pas de couverture. Il y a juste la note, en direct, à chaque plein. Pas de mécanisme de protection automatique. Pas de bouclier tarifaire pour les professionnels. Juste la transparence des prix et la concurrence, deux principes qui ne font pas baisser les cours du pétrole.
Et pendant que les uns subissent, l'autre engrange. Voilà la géométrie réelle du système : chaque crise internationale transfère instantanément de l'argent du portefeuille des TPE et des ménages vers les caisses de l'État - via une TVA qui monte automatiquement avec les prix. Un impôt automatique sur la crise, invisible, indolore pour ceux qui le perçoivent, douloureux pour ceux qui le paient.
Nommez les responsables.
La flambée d'aujourd'hui n'est pas un accident naturel. C'est le résultat prévisible d'années de renoncements accumulés. Après le choc ukrainien de 2022, la France et l'Europe avaient une fenêtre pour accélérer sur la sobriété, diversifier les approvisionnements, bâtir des protections réelles pour les acteurs économiques les plus vulnérables. Elles ont temporisé, produit des rapports, organisé des concertations.
Résultat : à chaque plein, vous ne payez pas seulement le baril de brut. Vous payez l'incurie de dirigeants qui savaient pertinemment que le système était fragile et qui ont choisi de ne rien changer. Parce que quand les prix flambent, eux aussi, ils touchent leur part, en silence.
Ce que l'État empoche avec la hausse — chiffres concrets
La TICPE (accise) est fixe : elle n'est pas directement impactée par les variations des cours du pétrole brut. L'État ne gagne rien de plus sur cette partie.
En revanche, la TVA suit mécaniquement ces variations. Et elle s'applique en double : sur le prix HT du carburant ET sur la TICPE elle-même.
Le calcul sur la hausse actuelle :
- Hausse constatée : +15 à 20 centimes/litre sur le gazole
- TVA à 20% sur ces 20 centimes = +4 centimes/litre qui vont directement à l'État
- Sur un plein de 60 litres : +2,40 € de TVA supplémentaire encaissée par Bercy
À l'échelle nationale :
Une baisse des taxes d'1 centime coûterait à l'État un demi-milliard d'euros. Donc une hausse de +4 centimes de TVA = +2 milliards d'euros de recettes supplémentaires pour l'État, sans rien faire.
La TICPE a rapporté 16,5 milliards en 2025 , auxquels s'ajoute la TVA sur les carburants. Chaque flambée des cours gonfle automatiquement la cagnotte fiscale.
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