Après les émeutes, le commerce doit encore survivre à la réouverture
Par Elodie Jossuain · Journaliste

Les violences du 17 octobre ont frappé environ 1 500 commerces et provoqué, selon une première estimation de la Fédération du commerce et de la distribution, plusieurs centaines de millions d'euros de dégâts. Mais pour les dirigeants de TPE, la facture réelle ne tient pas dans l'inventaire des vitrines brisées et des marchandises volées. Elle commence véritablement le lendemain, quand il faut rouvrir sans trésorerie, rassurer les salariés, reconquérir les clients et convaincre les fournisseurs que l'entreprise a encore un avenir.
Le 17 octobre, des centaines de commerçants ont vu des années de travail balayées en quelques minutes. Derrière chaque rideau arraché, chaque vitrine pulvérisée et chaque stock pillé, il y a un entrepreneur qui a investi ses économies, engagé sa maison, travaillé le dimanche et différé son propre salaire. Il y a aussi des salariés, des apprentis, des fournisseurs et tout un quartier dont l'activité dépend d'un commerce que certains voudraient réduire à une ligne dans un bilan de sinistres.
Les premières estimations font état d'environ 1 500 commerces directement touchés et de plusieurs centaines de millions d'euros de dommages. Ces chiffres sont encore provisoires, mais ils suffisent à mesurer la violence du choc. Et l'expérience commande de ne surtout pas les minimiser. Les émeutes de 2023 avaient finalement représenté 793 millions d'euros de sinistres pour les assureurs, soit quatre fois le montant de 2005. Dans une estimation publiée quelques mois après ces violences, France Assureurs indiquait que les biens professionnels concentraient 65 % du coût total alors évalué à 730 millions d'euros.
Lorsque la rue s'embrase, ce sont largement les entreprises qui règlent la note. Et parmi elles, les petites paient proportionnellement le prix le plus lourd.
Un grand groupe peut déplacer un stock, mutualiser une perte, négocier avec son assureur et absorber quelques semaines de fermeture. Une TPE ne possède ni direction juridique, ni réserve de trésorerie, ni magasin voisin auquel transférer sa clientèle. Pour elle, quelques jours sans chiffre d'affaires peuvent suffire à rendre impossibles la paie, le loyer, les cotisations et la prochaine échéance bancaire.
Il faut également en finir avec la fable confortable selon laquelle "les assurances paieront".
L'article L. 121-8 du Code des assurances prévoit que l'assureur ne répond pas, sauf convention contraire, des dommages occasionnés par les émeutes ou les mouvements populaires. En clair, la couverture dépend d'une clause expresse et du contenu précis du contrat.
Même lorsqu'elle s'applique, l'assurance indemnise selon des garanties, des plafonds, des franchises, des justificatifs et des délais. Elle peut prendre en charge les dégâts matériels, le vol ou le stock si le contrat le prévoit. La perte de marge brute pendant la fermeture relève, elle, d'une garantie de pertes d'exploitation facultative, généralement conditionnée à un dommage matériel lui-même garanti.
Mais aucune police ne rachète véritablement une clientèle qui a pris de nouvelles habitudes. Aucune expertise ne chiffre correctement la défiance d'un fournisseur qui réduit ses délais de paiement. Aucun chèque ne restitue l'élan d'une équipe choquée, l'image d'une rue devenue anxiogène ou les commandes annulées pendant que le dossier circule entre l'expert, le courtier et le siège de l'assureur. Les murs peuvent être réparés, les rayons regarnis et la caisse remplacée. La dynamique commerciale, elle, ne se commande pas sur catalogue.
C'est pourquoi un petit commerce ne meurt pas nécessairement le soir du pillage. Il meurt deux semaines ou trois mois plus tard, lors d'une réouverture ratée. Il meurt lorsque les travaux ont duré plus longtemps que prévu, lorsque les clients ne reviennent qu'à moitié, lorsque le stock doit être reconstitué comptant, lorsque le bailleur réclame son loyer intégral et lorsque l'indemnité demeure en cours d'instruction. Il meurt en silence, après la disparition des caméras.
Nous aurons évidemment droit aux visites ministérielles. Elles sont déjà annoncées.
On verra des membres du gouvernement marcher gravement entre deux vitrines condamnées, écouter quelques commerçants pendant que les conseillers regardent leur montre, promettre une "mobilisation totale" et repartir avant l'ouverture de la caisse. Le protocole trouvera certainement le bon angle pour photographier la compassion nationale devant une devanture éventrée.
Les commerçants n'ont pourtant pas besoin d'une nouvelle collection de photos officielles. Ils ont besoin d'argent disponible immédiatement, de délais opposables aux assureurs et d'une administration qui suspende les prélèvements avant d'envoyer les relances. Ils ont besoin que l'État assume sa responsabilité lorsque l'ordre public n'a pas été garanti. Ils ont surtout besoin que leur entreprise soit encore debout quand les ministres auront changé de sujet.
Une visite ne paie pas les salaires. Un communiqué ne reconstitue pas un stock. Une déclaration martiale ne ramène pas les clients. Le "soutien indéfectible" est une monnaie que Bercy imprime sans limite, mais qu'aucun fournisseur n'accepte en règlement.
L'urgence exige un dispositif exceptionnel, automatique et lisible.
Les TPE sinistrées doivent bénéficier d'avances immédiates sur indemnisation, d'un report sans pénalité de leurs échéances fiscales, sociales et bancaires, ainsi que d'un fonds public couvrant les pertes d'exploitation insuffisamment ou non assurées. Les franchises liées aux dommages d'émeute doivent être prises en charge et les délais d'expertise strictement encadrés. Il faut aussi soutenir la réouverture elle-même, par des aides au réapprovisionnement, des campagnes locales de retour dans les commerces et une médiation ferme avec les bailleurs, les banques et les fournisseurs.
Pour l'avenir, la couverture des émeutes ne peut plus rester une option obscure, découverte au pire moment dans les petites lignes d'un contrat. Une garantie de base, clairement définie et financièrement soutenable, doit protéger les biens professionnels et la perte d'exploitation indispensable à la survie des plus petites structures. La sécurité publique est une mission régalienne. Son échec ne doit pas être transformé en risque entrepreneurial ordinaire, comme si une nuit de pillages relevait du même calcul qu'une panne de réfrigérateur.
Il faudra enfin cesser de considérer les commerçants comme le décor commode des crises françaises.
On les félicite lorsqu'ils tiennent, on les taxe lorsqu'ils réussissent, on les réglemente lorsqu'ils travaillent et on les photographie lorsqu'ils sont à terre. Puis on s'étonne que des centres-villes se vident et que des entrepreneurs renoncent.
L'inquiétude pour les semaines à venir est profonde. Derrière les commerces visiblement détruits, combien d'entreprises fragilisées ne déposeront leur bilan qu'au début de l'année prochaine ? Combien d'artisans et de détaillants renonceront à investir, à embaucher ou simplement à rester dans un quartier où ils ne se sentent plus protégés ? Chaque fermeture définitive laissera une cellule vide, supprimera des emplois et affaiblira encore la vie locale.
La réponse aux émeutes du 17 octobre ne se jugera donc ni au nombre de visites officielles ni à la vigueur des condamnations prononcées devant les caméras. Elle se jugera au nombre de rideaux qui se relèveront durablement. Sauver une vitrine ne suffit pas. Il faut sauver l'entreprise qui se trouve derrière.
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